En 2017, l’échec d’une aventure entrepreneuriale est-il encore un sujet tabou ? Cet été, une étude réalisée par Legalstart.fr montrait au contraire que 61% des entrepreneurs envisageraient de créer une nouvelle société s’ils devaient fermer leur entreprise (source).

Les dirigeants français sont aussi de plus en plus nombreux à oser témoigner des difficultés qu’ils ont eu à traverser pour rebondir et relancer une nouvelle activité. C’est le cas de Céline Lieffroy : télésecrétaire (Maïa secrétariat) depuis 2009, elle avait créé il y a plusieurs années une librairie qu’elle a du se résoudre à fermer.

Découvrez son témoignage qui détaille son expérience et la façon dont elle a réussi à rebondir.

Votre entreprise actuelle n’est pas votre première aventure entrepreneuriale. Quelle activité aviez-vous lancée auparavant ?

Je suis actuellement télésecrétaire spécialisée en retranscription audio (Maïa secrétariat). C’est une activité que j’ai lancée en 2009 après le dépôt de bilan de ma librairie.

Il s’agissait d’une librairie spécialisée en histoire, située à Paris, dans les petites rues du quartier Saint-Michel/Saint-Séverin (5e).

Comment expliquez-vous que cela n’ait pas marché ?

La raison déterminante de la fermeture de la librairie a été une mauvaise information juridique concernant le bail commercial.

J’avais pourtant consulté un avocat dans le cadre de l’ancien dispositif des chéquiers-conseils, mais n’étant pas familière de ce milieu, j’avais choisi un peu au hasard en fonction de la localisation de cet avocat (proche de chez moi).

Il s’est révélé plus tard que ce n’était pas la bonne personne, puisqu’il ne m’a pas avertie des risques encourus par mon contrat de bail qui prévoyait que les charges généralement réservées aux propriétaires (comme les travaux) soient à la charge du locataire.

J’ai échappé une première fois (avec l’aide d’un autre avocat) à un premier appel de fonds de 20 000 euros pour la rénovation de la toiture de l’immeuble.

Après cette première vague de travaux, qui a tout de même pâti l’activité de la librairie qui était alors cachée sous un échafaudage, la copropriété m’a relancée pour la somme de 50 000 euros qui correspondait à ma quote-part pour mettre un ascenseur dans l’immeuble (ayant précisé qu’il s’agissait d’un immeuble très ancien dans un quartier historique et que la librairie était située au rez-de-chaussée).

A quel moment avez-vous décidé de jeter l’éponge et de fermer votre entreprise ? Cette décision a-t-elle été difficile à prendre ?

J’ai déposé le bilan au moment de l’appel des 50 000 euros.
La librairie était alors officiellement en cessation de paiement, c’est-à-dire que je ne pouvais plus faire face en termes de trésorerie.

La décision n’a pas été facile à prendre, c’est certain. Même si ça a été sur une période courte (car il y avait urgence à déclarer la cessation de paiement), j’ai quand même pas mal tergiversé, espérant encore trouver une solution de financement…

En réalité, la somme était déraisonnable pour un commerce fragile qui n’avait pas encore atteint l’équilibre (dans la mesure où je ne pouvais pas me rémunérer).
Je m’étais déjà largement endettée pour ouvrir la librairie, je ne pouvais pas imaginer refaire un prêt (nous étions début 2009, dans la foulée de la crise de 2008).

Comment avez-vous vécu cette période ? Avez-vous été soutenue durant cette épreuve ? (réseaux d’entrepreneurs, famille, proches…)

C’est une période très difficile à vivre justement parce que la décision est énorme, et qu’il faut réagir vite avec une pression importante tout en continuant à sauver la face vis-à-vis de la clientèle.

Je me dis d’ailleurs aujourd’hui (c’est-à-dire bien des années après) que j’aurais dû impliquer ma clientèle dans ces difficultés. Des clients me l’ont d’ailleurs reproché quand ils ont appris la fermeture. Certains d’entre eux auraient peut-être pu me soutenir financièrement tandis que d’autres auraient pu m’aider de leurs conseils (située près du Palais de justice, j’avais aussi des professionnels du droit comme clients…).

En tout cas, je n’ai reçu que des témoignages de sympathie et d’encouragement de leur part. Mes proches m’ont également soutenue.

Paradoxalement, ce qui m’a le plus aidée dans cette période difficile, c’est l’obligation de faire face matériellement à la situation. Concrètement, dès l’ouverture de la liquidation judiciaire, vos créanciers sont à la porte. Il vous faut faire les démarches nécessaires pour échelonner vos dettes et retrouver rapidement une source de revenus.

J’ai eu la chance de commencer un CDD de 6 mois le lendemain de mon passage au tribunal. Dans le même temps, je déposais un dossier de surendettement à la Banque de France (la loi venait de changer à l’égard des gérants de SARL cautionnaires de leurs prêts).

Combien de temps vous a-t-il fallu pour surmonter les conséquences financières de cet échec ?

Pouvoir bénéficier du dispositif de la Banque de France a été une chance. Il m’a évité le bras de fer avec les banques et autres organismes de prêts (j’avais aussi contracté un prêt d’honneur auprès d’une plateforme d’initiative locale qui m’avait servi d’amorçage).

En revanche, il ne dispense pas de rembourser ses dettes. J’ai terminé le remboursement en 2014, soit quasiment cinq ans après le dépôt de bilan.

Avez-vous rapidement envisagé de créer une autre entreprise ? A t-il été compliqué (banque, etc.) d’entreprendre à nouveau ?

Après mon CDD de 6 mois, j’ai pu souffler en bénéficiant de 6 mois de chômage.
J’ai aussi « profité » de ces 6 mois en poste pour travailler sur mon nouveau projet. Je savais déjà que je ne renouvellerais pas mon CDD. Il est en effet très difficile de reprendre un emploi salarié classique après avoir été à son compte.

En réalité, j’avais déjà découvert le secrétariat indépendant en surfant sur internet, à la librairie, pendant la période 15 jours entre la déclaration de cessation de paiement et le RDV au tribunal. Réfléchir à la suite, c’était aussi une manière d’échapper à la réalité et de rester en mode projet.

Quand ma période de chômage a débuté, mon projet était ficelé. J’ai pu intégrer la coopérative Coopaname et commencer avec un premier client.

Maïa secrétariat, la nouvelle entreprise de Céline Lieffroy

Avez-vous le sentiment que le regard de la société a évolué sur les entrepreneurs qui se plantent ?

Je ne sais pas si c’est le secteur d’activité qui veut ça (la librairie fascine encore beaucoup de gens), mais je n‘ai pas tellement souffert du regard des gens.

J’ai retrouvé facilement un poste (en CDD). Le chef d’entreprise qui m’a embauchée s’est révélé très sensible à mon sort (personne n’est à l’abri de passer un jour par ces difficultés).

La famille s’est retenue de faire des commentaires déplacés. Les proches ont été encourageants.

Même mon banquier, à titre individuel, a été très facilitant en me laissant tous mes moyens de paiement (sur présentation de mes premières fiches de paye de Coopaname).  En revanche, la banque elle-même, par courrier, était menaçante…

J’ai rencontré également des difficultés à ouvrir un compte dans ma nouvelle région (Bretagne) alors que j’étais toujours sous le coup d’un fichage Banque de France.

En revanche, la pression financière reste énorme. Le manque de disponibilités financières et un travail à domicile ont pu contribuer pendant un moment à mon isolement social. Heureusement que j’étais dans une coopérative pour me forcer à sortir de chez moi !

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur cette expérience ?

Aujourd’hui, je ne regrette pas de m’être lancée (c’était un rêve), mais je regrette parfois d’avoir déposé le bilan si facilement (!).
Est-ce que je n’aurais pas pu me débarrasser de mon bail et faire autrement ?…

De manière globale, même si je m’en suis bien sortie, je me rends compte que j’ai du mal à porter de nouveaux projets de plus grande ampleur.
Je pense que c’est un stigmate de cette époque. « Chat échaudé craint l’eau », comme on dit, mais la prudence est aussi la mère de l’ennui…

Merci Céline !

Et vous, qu’en pensez-vous ? Avez-vous déjà du déposer le bilan et fermer votre entreprise ?

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