Banque centrale européenne, euro, FED : Les vraies raisons pour lesquelles la BCE ne baissera pas ses taux d’intérêt à court terme

Je vous parlais il y a 1 mois de certaines raisons pour lesquelles la BCE ne baisserait pas ses taux d’intérêt. Cette analyse vous donne un éclairage sur le plan économique et monétaire.

Elle a été co-écrite avec Eric Mussard. Licencié d’économie-gestion à l’Université de droit, économie et gestion d’Angers, Eric se passionne depuis de nombreuses années pour l’économie.

Le Président du Fonds Monétaire International (FMI), Dominique Strauss-Kahn appelait récemment dans une interview la “BCE à baisser ses taux d’intérêt“.

La raison de cet appel est une crainte latente du FMI depuis plusieurs mois : un ralentissement de la croissance économique pour 2008 et 2009. A ces craintes s’ajoutent celles du taux d’inflation en zone euro. Le FMI prévoit en zone euro une inflation de 2.8% en 2008 et de 1.9% en 2009.

On peut légitimement se demander quelle est la raison pour laquelle Monsieur Strauss-Kahn demande une baisse des taux en zone euro. Car les statuts de la BCE ne lui prévoient que deux objectifs majeurs :

  • Maintenir l’inflation à un niveau inférieur ou égale à 2% dans la zone euro,
  • Assurer la stabilité et la bonne santé du système bancaire de la zone euro.

Les statuts de la BCE ne laissent ainsi aucune place ni à la politique, ni à l’économie, ni au social, ni même à l’emploi. C’est pourquoi à chacune des réunions de la BCE, le grand public a l’impression que les gouverneurs et son Président Jean-Claude Trichet disent vouloir faire exactement le contraire des “conseils” donnés par certains politiques français et internationaux.

Cela se produit de la même façon avec le Président du FMI qui plaide pour une baisse des taux d’intérêt en zone euro. Le FMI anticipe une inflation à 2,8% cette année en zone euro et plaide dans le même temps pour une baisse des taux. A cela, la BCE oppose par ses statuts son devoir de maintenir une inflation à 2%. Conclusion : avec les chiffres du FMI, la BCE devrait augmenter ses taux d’intérêt plutôt que les baisser…

Doit-on jeter la pierre à la Banque Centrale Européenne et son Président Jean-Claude Trichet ?

Bien sûr, le contexte économique inquiète. Mais est-ce du devoir des gouverneurs de la zone euro de s’en soucier ?

La BCE n’a pas vocation à s’occuper de la croissance économique

Lors de la création de l’Eurosystème, seules les considérations financières ont été prises en compte. La raison est que les Etats Membres n’étaient pas prêts à abandonner leur souveraineté en matière de politique économique et sociale. Malgré les conseils du FMI et les pressions politiques qu’elle subit, la BCE ne peut pas se permettre de baisser les taux d’intérêt et risquer une inflation. Elle transgresserait alors ses fondements.

La science économique est ainsi faite que les dimensions sociales ne sont pas considérées a priori. On dit qu’elles sont exogènes. Ce sont des “externalités” (conséquences) qui, d’après le système actuel, devraient être considérées et traitées par des politiques et non par la Banque Centrale Européenne.

Partant de ce principe fondateur, la BCE serait comparable à la pédale d’accélérateur d’une voiture automobile indépendante du conducteur : même si les gouverneurs de la BCE étaient d’accord avec les inquiétudes du FMI, il n’est statutairement pas possible de relancer l’économie.

Le principe est le suivant : l’orientation de l’économie vers ce qui génère la croissance, et la relance de l’économie, c’est le volant. Donc les politiques. La maîtrise de l’inflation et des taux d’intérêt, c’est la pédale d’accélérateur. C’est donc la BCE.

Une banque centrale se doit de susciter la confiance

La stabilité d’une monnaie dépend de la politique de la banque qui émet cette monnaie. La banque émettrice doit donc être crédible et inspirer confiance. Trois théories économiques ont influencé la construction de la Banque Centrale Européenne.

La théorie économique classique

La théorie classique part du principe que la monnaie n’est qu’un voile sur l’économie. Elle ne doit pas être prise en compte lors des échanges de biens et de services. En effet pour les classiques, la monnaie n’est qu’une manière simple de donner une valeur à un objet - en opposition de la difficulté du troc - et n’a de but que celui de permettre l’achat et la vente.

La théorie économique keynésienne

Les keynésiens montrent que la monnaie peut être demandée pour elle-même et qu’elle est un bien comme un autre. Entre alors en jeu l’inflation qui désigne la baisse de la valeur d’une monnaie ou encore l’augmentation des prix.

Forte de ces deux analyses, la théorie néo-classique a apporté l’idée nouvelle que la monnaie n’est pas un voile, mais qu’elle devrait tendre à l’être. Ceci dans le but de purifier le marché, c’est à dire maîtriser l’inflation.

Dans le même temps, on sait que l’inflation est un phénomène auto-entretenu. C’est-à-dire que l’anticipation d’inflation est facteur d’inflation.

Exemples :

  • Une entreprise anticipe une hausse de ses coûts de production. Donc elle augmente ses prix pour éviter des pertes.
  • Un consommateur anticipe une hausse des prix à la consommation. Donc il va demander une hausse de ses revenus pour pouvoir continuer à consommer.

Manier les taux d’intérêt, c’est diminuer la confiance

Ce sont des agents économiques comme vous et moi qui faisons ces anticipations. Nous n’avons pas les ressources de la BCE ou du FMI pour émettre ces anticipations. Donc a priori, vues les difficultés du calcul, nos anticipations sont fausses.

Dans un environnement où l’inflation est instable, il est très possible de voir apparaître des anticipations d’inflation farfelues qui alimentent l’instabilité de l’inflation. Une étude empirique a par exemple montré que plus l’inflation est forte, plus les anticipations d’inflation s’éloignent de l’inflation réelle. A l’inverse, une inflation basse entraîne des anticipations plus réalistes.

Cette analyse est la base de l’objectif des 2% d’inflation de la BCE.

Le but est de maintenir une inflation basse afin de permettre aux agents économiques d’émettre des anticipations réalistes. Si la BCE s’amusait à “jouer” avec les taux d’intérêt, elle rendrait floue ses objectifs. Elle se décrédibiliserait. Les anticipations d’inflation s’éloigneraient de la réalité entrainant un surcroît d’inflation.

On se rend donc compte par cette analyse que si la BCE réagissait à chaque soubresaut de l’économie, elle insufflerait de l’instabilité dans l’économie européenne. Ce qui va à l’encontre de son deuxième objectif de base.

Pourquoi la BCE ne diminue pas ses taux d’intérêt ?

Alors que beaucoup de commentateurs persiflent sur le “dogmatisme” (avéré ou non) des gouverneurs de la Banque Centrale Européenne, l’analyse plus précise des objectifs et des fondements de cette institution en relation avec l’économie pousse à la prudence.

En effet, comment la BCE pourrait-elle diminuer ses taux d’intérêt ? Statutairement ce n’est pas son rôle de relancer l’économie : c’est le rôle des politiques. Ensuite, toujours statutairement elle doit maintenir une inflation faible. Or l’inflation est élevée. Et diminuer les taux aurait pour conséquence d’augmenter l’inflation. Enfin, la réalité de l’économie montre que réagir à court terme à la conjoncture entraîne de l’instabilité… et donc de l’inflation.

Certains veulent-ils changer les statuts de la Banque Centrale Européenne ?

La réponse est oui : certains politiques souhaitent changer les statuts de la BCE, et le disent plus ou moins à mots couverts. Techniquement pour les politiques de pays de la zone euro, après avoir abandonné une souveraineté nationale en matière de finance, il s’agirait d’abandonner une partie de la souveraineté nationale en matière d’économie.

La réalité de la crise actuelle montre que dans le cas présent, les politiques ne pourraient probablement pas faire mieux que la Banque Centrale Européenne. La FED est déjà à l’oeuvre de l’autre côté de l’Atlantique, ce qui crée une instabilité monétaire.

Que se passerait-il si la zone euro s’y mettait en même temps ? A nouveau de l’instabilité. Que se passe t-il lorsqu’il y a de l’instabilité monétaire ? Nous perdons confiance en notre monnaie, nous anticipons de l’inflation, et nous optons pour des comportements qui ne sont pas rationnels. Nous créons nous-même notre inflation par anticipation.

Ainsi donc, à contrario de que l’on entend, voit ou lit, les remèdes au problème pourraient s’avérer aussi empoisonnés que le mal que l’on souhaite légitimement combattre.

D’accord ? Pas d’accord ? Réagissez !

Que pensez-vous de cette analyse ? Etes-vous personnellement pour un rapprochement de la Banque Centrale Européenne avec des instances politiques tels que l’Eurogroupe ?

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